Un vol plané

  • Un vol plané.
    Un documentaire sur la Garonne et sa réunion avec sa sœur la Gironde vient de raviver en moi le souvenir du Bec d’Ambès,
    En 1954 j’étais mécanicien radio sur la Base d’Avord. Une grande Base qui formait des pilotes aux bimoteurs, des navigateurs et des radio-navigants. Nos Dassault 311/12/15 passaient épisodiquement chez la maison mère à Bordeaux, pour y subir des révisions ou des modificationS.
    Le 18 janvier je fus désigné pour accompagner le Chef mécanicien afin d’aller chercher à Mérignac, deux de nos avions sortant de modifications. C’était un plaisir de prendre contact avec cette usine Dassault, et surtout d’être invité à dîner . Cela nous changeait agréablement de notre Mess !
    Le nº195, en exercice de navigation, nous déposa à Mérignac avec un autre équipage. Nous ramenerions les 312 nº 200 et 207.
    La prise en compte des lots de rechanges, de l’outillage spécifique, d’une boîte remplie de graisse, des notices et documentations, exigeait l’oeil du Chef mécanicien. Moi, j’étais là pour équiper l’émetteur-récepteur VHF des fréquences radio nécessaires à la navigation. Je mettais les Quartz et procédais aux réglages.
    Les Quartz étaient le cœur des transmissions radio. De la taille d’un morceau de sucre muni de deux fiches de branchement, ils donnaient, chacun d’eux, une fréquence particulière, stable et précise. Basée sur sa piézoélectricité, ce minéral cristallisant en de superbes cristaux en forme d‘aiguilles, a pris dans notre vie courante une place de choix.A cette époque,les * Quartz * faisaient l’objet d’une attention très particulière, héritée de la guerre, et du secret des communications. Bien sûr, de nos jours tout est synthétique.
    Vers 14 heures, notre capitaine chef de bord, décida de partir le premier. Avec le chef mécano nous embarquâmes sur le 200. En monter rapide,je calais le Radio-Compas sur l’Emetteur d’Allouis. J’avais pris place sur le siège du Radio-navigant, derrière les sièges pilote et co-pilote.
    Cet Émetteur ( 162 KHz / 2000 kw) arrosait l’Europe et, situé au centre de la France, près d’Avord,ramenait tous les avions à la Base, en …musique !
    Arrivé en vue du Bec d’Ambès, la température du moteur gauche nécessita son arrêt. Suivi immédiatement d’un demi tour, hélice en drapeau. Posé normal, un tracteur aérodrome vint nous chercher pour nous ramener près des hangars.
    Explications , palabres…. notre capitaine, pressé de rentrer, décida de prendre le 207 qui était prêt, le deuxième équipage ramènerait le 200, après dépannage. .
    J’allais récupérer mon parachute, mes écouteurs, ma trousse à outils et grimpais dans le 207 dont le moteur gauche tournait déjà. Je rentrais la petite échelle, verrouillais la porte et gagnais le premier siège de droite, près de l’aérateur et de la boite de mélange, où je me connectais. Je bouclais la ceinture et nous fûmes en l’air,. Un tour de piste et direction le bercail. Tout semblait parfait.
    Arrivé à la verticale du Bec d’Ambès, un changement de régime me tira de la contemplation de cette immense étendue d’eau, constituée par la Garonne et la Dordogn réunies. Nous faisions demi-tour, l’hélice du gauche en drapeau. Le mème scénario se reproduisait, mais en plus inquiétant. Si la température de ce moteur avait brusquement atteint des limites dangereuses pour sa survie, nécessitant son arrêt, celle du droit atteignait elle aussi la zone dangereuse. Le pilote le coupa lui aussi. Pendant quelques longs instants le silence, et cette sensation de s’enfoncer. Seul le sifflement du vent dans les antennes…
    Le vol monomoteur était enseigné dans cette école de transformation, mais pas le vol à voile. Le chef mécano jugea que le gauche pouvait repartir et la descente s’arrêta avec le ronronnement. Mais sa température remonta, et ce fut une alternance entre le chaud et le froid, des changements de moteurs pendant de longues minutes. Puis enfin la piste apparue droit devant nous. La Tour avait alerté pompiers et ambulance et au posé des roues, ils suivirent de près la fumée noire sortant des pipes d’échappements. Tout le monde nous attendait, et un mécano déclara que j’avais la Baraka. Je n’étais pas le seul!. Repalabres, avec des mécanos consternés.
    Il était l’heure de débrayer pour les ouvriers Dassault. Une navette nous accompagna sur la Base Aérienne qui nous prit en charge. Une chambre spartiate après une distribution de draps/ couvertures par un permanent, et ce fut l’heure du repas.
    Un mess, le soir, est fréquenté par les célibataires ou gens de services. Je me retrouvais avec le Chef mécanicien et autre passager qui revenait d ‘Algérie. Peu de sujets de conversations, chacun semblait réflėchir in petot dans la morosité de la grande salle à manger. Les serveurs étaient véloces, pressés d’en finir. Notre ticket de repas nous donna droit à un repas très acceptable . Il n’en était pas de mème de certains mess, tout dépendait de la gérence, des cuisiniers, des crédits… Certains étaient renommés,comme celui de Boufarik en Algérie, en 63/64.
    Nous nous sommes réfugiés au bar autour d’un café. Peu de monde. Deux jeunes sergents se disputaient un ballon de foot avec des manettes fébrîles, et un groupe d’aficionados se concentrait autour d’une partie de tarots. Ce jeu absolument nébuleux pour moi, avait un certain succès. Mon éducation en matière de jeux de cartes se résumait à Bataille, autant dire insuffisante.
    L’ennui nous fit regagner nos pénates. Je raflais un Sud-Ouest abandonné sur une table, la lecture m’était neccessaire pour m’endormir.
    En 1949 , j’avais acheté dans une librairie d ‘Auxerre, un petit livre, et le vendeur avait emballé mon achat dans une demie page du journal local.
    Le soir, prenant connaissance des nouvelles, j’étais tombé sur un entrefilet relatant un accident sur un passage à niveau. C’est ainsi que j’avais appris la mort de mes deux cousins côté maternel, deux frères transporteurs à Rive de Gier . De quoi s’interroger sur le hasard, ou une forme de communication ésotérique car je ne lisais jamais aucun journal. Pour moi, le hasard était grand, très grand.
    Je fis mon lit à la va-vite, me lavais sommairement en utilisant un coin de drap comme serviette. Cette situation n’était pas nouvelle, bien qu’arrivant rarement.
    Au matin nous nous retrouvâmes au mess devant un bol de café dans une atmosphère post sommeil, avant de rejoindre les hangars de Dassault par la mème navette. Nos deux MD 312 étaient prêts à faire feu, côte à côte, expression un peu osée !
    Des explications furent données, par un aréopage de spécialistes. Les moteurs n’ayant pas tourné depuis des jours nécessaires aux modificatins, le pilote avait reçu conseil de faire un tour de piste, avant de mettre le cap sur Avord.
    La calamine, dépôt charbonneux de combustion, accrochée aux cylindres avait mis plus de trente minutes pour se détacher et venir obturer les filtres à huile. Or vous savez que l’huile est l’âme de la mécanique.
    Nous rentrâmes en vol de groupe, une formation rare mais qui permettait d’admirer cet avion frère survolant le fameux Bec d’ Ambès en toute quiétude, dans un ronronnement de nos 12S lubrifiés.
    L’aiguille du Radio-compas oscillait doucement vers la maison.

One Comment

  1. Répondre
    Vassillia 29 avril 2018

    Un épisode que vous nous comptez là qui nous rappelle combien la vie est éphémère malgré notre technologie , nos savoirs faire et être et que , peut-être , il y a cette heure pour chacun …

    Très étonnante la synchronicité qui vous fait lire un journal comme pour y apprendre la disparition de vos cousins alors que vous ne le lisez jamais d’ordinaire .
    Qu’en pense le rationnel que vous êtes ?
    Moi qui croit aux signes et à l’activité du Ciel dans notre quotidien , je n’en ai guère été étonnée .
    J’ai volé un moment avec vous au dessus de la convergence de la Garonne et de la Dordogne .
    Je vous embrasse .

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