Quand les grands étaient petits

Vacances

Ce matin, premier jour des vacances de la Toussaint. Thomas arrive nonchalant, tête baissée, les pouces agités spasmodiquement sur une Game Boy qui ne le quittera pas de la matinée, sauf pour faire quelque devoir sur des opérations. Louise trotte sur ses chaussures neuves qui « font courir vite comme un cheval ». Elle semble très en forme et tient sa petite chatte serrée contre elle pas les pattes avants.
Une belle journée pluvieuse commence.
Ils suçotent d’abord quelques olives noires dénoyautées pendant que je découpe, en fines lamelles, un reste de la baguette de la veille. Frottées d’ail et de trois gouttes d’huile d’olive, elles constituent une gourmandise depuis qu’ils savent que ma grand-mère,quand j’étais petit me faisait les mêmes
En quelques minutes, arrosé d’eau qui pique,nom plus
évocateur de la limonade, tout est dévoré.
Thomas réagite ses pouces. Elle, essaie de faire boire du lait à la chatte, qui n’en veut pas, et qui d’un œil surveille le réfrigérateur au cas ou il s’ouvrirait, et de l’autre me supplie d’occuper cette quinquennaire à d’autres jeux. À tout hasard je lance :
– Et si tu peignais ?
-Ouiii ! cri strident d’approbation. Je fais un drapeau. »
Un peu étonné de ce choix, je cherche dans le dico la planche qui va bien mais, dédaignant de jeter un regard sur cette profusion de bannières colorées, elle veut faire « Français, une bande bleue, la feuille, une bande rouge ».
Super, vive la simplicité. Je range mon encyclopédie.
-Va chercher une feuille blanche.
Elle part au galop et revient illico après avoir sorti d’un tiroir du secrétaire, réservé à son usage, une poignée de feuilles.»
La voilà installée sur la table de la cuisine, sur un journal de précaution, un tube de bleu, un tube de rouge, un pinceau étique (elle les ronge) un peu d’eau et avant que je réagisse, la moitié de bleu est sortie prendre l’air ! Enfin vu la grandeur de l’oeuvre et la taille de l’outil, elle en a pour un moment. J’en profite pour aller ramasser une brassée de feuilles éparpillées par terre, la clé du tiroir tombée sous le radiateur, et une étonnante feuille d’endive, sur le buffet, dont la provenance m’échappe totalement. Je m’affale dans un fauteuil pour réfléchir à la suite des opérations. Tiens, mon stylo à disparu et la bonbonnière en a perdu son couvercle d’émotion.
Quand, la revoilà, toute bleue mais pleine d’énergie pour « faire du rouge ». Je prépare le deuxième acte pendant que son frère l’appelle pour lui demander d’un air inquisiteur :
« -Tu es sure que tu n’as rien à faire ? »
Silence, agitation modérée côté véranda.
Un peu plus tard je trouverai mon stylo auprès d’un cahier où elle devait recopier des ‘le’ et des ‘la’. Un seul ‘le’ tourmenté témoignera de ses efforts acharnés pour maîtriser l’écriture.
Je change la page détrempée du journal protecteur, rince le poil du pinceau, mets un petit pois de rouge dans un bouchon de bouteille de lait et… elle n’est plus là !
Je la retrouve couchée sur un lit, essayant de ronronner avec la chatte qui a réussi, en nous faussant compagnie, à s’immiscer entre le drap et la couverture. Je ramène tout ce monde à la cuisine, la chatte alléchée pas le voyage qu’elle estime gratifiant en friskies, Louise que j’atèle au drapeau.
« -Grand-père, il faut un bâton pour l’agiter. »
Ben oui ! où avais-je la tête. Je vais au jardin choisir un rejet du noisetier, que j’épluche en revenant. Le drapeau est noyé. Elle peint avec le manche du pinceau dont le poil est parti et elle rechigne à la tache.
Pour résoudre le problème, je lui coupe subrepticement une petite mèche de cheveux (sans aucun dommage, elle en a tellement) que je ligature avec du fil à coudre sur le manche, aminci au cutter. Je fignole la pointe de ce petit pinceau couleur des blés pendant qu’elle s’éclipse à toute allure, le pantalon déjà baissé sur une petite culotte blanche, pour aller faire pipi.
Cela dure…dure. Je m’inquiète car dérouler le papier toilette la fascine. Je rembobine. Inutile d’actionner la chasse, tout le réservoir y est déjà passé deux fois.
L’œuvre nationale terminée d’apparente à du Picasso, un tantinet informe. Sur une cacophonie d’un dessin animé où l’on ne voit que des bouches vociférantes, elle m’informe :
« -Il faut que ça cesse ! »
Séchons, séchons, d’autant que sa grand-mère l’embauche pour râper du fromage et mouliner la purée de midi.
Je pars à la recherche de la chatte qui a disparu sur la pointe des pattes, encore une fois. Elle fait preuve d’une suite dans les idées remarquable. La voici vautrée sur le couvre-lit, les paupières obstinément baissées malgré mes rappels à l’ordre.
Thomas a abandonné (enfin ou hélas) sa Game Boy, la chatte n’a aucune chance. Elle est aussitôt saisie pas des pouces habitués aux efforts et trimballées, pliée en deux, à la cuisine où la table se met avec des craintes pour la manière désinvolte de manipuler les assiettes et les verres rescapés des bandes dessinées de Lucky Luke.
Des cris « moi je suis là » « Non, MOI ». Diplomatie subtile, le temps de se laver les mains et de les laisser se servir de cette délicieuse purée faite par Louise, accompagnée d’une escalope.
Maniement du couteau à l’envers… tout baigne… pas longtemps car les repas sont une perte de temps. Vite un ‘Super Mamie chocolaté’, ingurgité en trois coup de louche, malgré nos exhortations à la dégustation, et nous reprenons le fil des activités.
Elle me demande un journal pour découper. Bonne idée. En voilà justement un qui passe, plein de pages, complet, et une paire de ciseaux immense, à bouts ronds.
Elle s’affaire assise pas terre et son frère, allongé sur le tapis à son coté, a repris une agitation digitale, le ventre en l’air avec accompagnement de musique métallique lancinante. Ouf ! Cool !
Je prends les informations tout en préparant un petit Nescaf. Soudain, elle surgit derrière moi affublée d’un vieux collant dont les jambes lui font deux nattes qu’elle agite, ravie de ressembles à une sorcière « aloven »
« -Grand-père, je peux avoir un café ? »
Sa voix est déformée par le tissus qui lui comprime les lèvres.
Recasserole. Resucre. Retasse et la voilà en train de siroter son lait teinté. Moment convivial, bien que ce ne soit pas simple, avec ce truc sur le visage, de parler et de boire. Mais elle extirpe, par enchantement, une paille coudée de derrière son balai et ça marche. Trop vite même car elle s’éclipse pendant que je range les ustensiles, au passage, la télécommande s’en va pour aller grossir la masse des objets égarés mais… j’ai l’œil !
Encore quelques bribes d’informations avant que j’entende le silence. Que se passe-t-il ? Je trouve une statue de la désolation, en train de baigner sa main droite dans une cuvette d’eau chaude, additionnée de Javel, pour faire ‘mûrir’ une épine dans son doigt, récoltée Dieu sait comment. La recette est de sa Grand-mère qui à trouvé une astuce pour la stabiliser.
Je repars tranquille. Soudain un cri perçant nous fait sursauter la chatte et moi. Pleurs, gémissements, impossible d’en comprendre la raison, balbutiée avec force dans les larmes et les hoquets.
Et puis le choc ! Son doudou a disparu (lui aussi). Alors là, c’est l’apocalypse, elle ne sait jamais où elle abandonne ce fichu carré d’écharpe. Nous cherchons fébrilement (sauf elle). Évidemment il est par terre, sous ses pieds. Rassurée, elle retourne à son bain de main où une minuscule rougeur vient d’apparaître avec défense de l’éxaminer..
Je regagne le refauteuil pour réfléchir au calme. Thomas a profité d’un rayon de soleil pour filer dehors.
Je la retrouve étendue sur le tapis à malaxer fébrilement son doudou refuge en suçant son pouce, le regard dans le spleen, un peu indolente. Je m’assieds près de cette petite sorcière édentée, aux yeux d’azur. Serait-ce la minute de grâce ? Des petits bisous mitrailleuse sur son front pour m’assurer de la chose et… le charme s’envole avec les notes du carillon de l’entrée. D’un bond, elle est à la porte pour accueillir les jumeaux, un garçon et une fille, qui viennent aux nouvelles. Une cabane se construit depuis quelques jours au fond du jardin avec des boîtes en carton et du plastique. Thomas y est déjà. Vite les bottes, le ‘Kavoué’, le drapeau, le doudou, un petit Tic Tac pour la route et ils dévalent l’escalier.
Je cherche des chaussures pour les accompagner mais impossible de mettre le pied dessus. Elles sont toutes emballées séparément dans les pages du journal, en paquets cadeaux et sont empilées dans un coin, en compagnie de tous les petits pots de la salle de bain, bien rangés dans un sac en plastique.
Tant pis, j’irai demain… s’il fait beau ! Après tout c’est l’heure d’un peu de repos et la chatte dort dans le fauteuil les quatre pattes en l’air alors… Je vais la rejoindre.

One Comment

  1. Répondre
    Virginie 8 octobre 2017

    Il me vient l’image d’un chêne veillant affectueusement sur les jeux et les audaces de ses jeunes pousses . Quel plaisir que les rituels chez les grands-parents qui font les saveurs de notre enfance .
    Toujours un bonheur de vous lire Henri et de revenir en arrière avec vous .

    Affectueusement
    Virginie

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