Poste à galène

Vers mes 10 ans, mon frère m’avait initié à la construction de postes à galène. Ce truc incroyable qui permettait avec un casque d’écoute téléphonique, d’entendre de la musique, un petit morceau de sulfure de plomb, cristallisant dans une roche genre quartz suffisait.Il avait la propriété de se comporter en semi conducteur et donc en transformant les ondes radioélectriques, d’exciter les membranes d’un casque… Pouvu que le signal capté soit assez puissant. Ce qui était le cas à proximité immédiate des émetteurs locaux grandes ondes, émettant dans quelques villes.
L’âme de cet engin, qui ne nécessitait aucune source de tension, était une simple aiguille qui cherchait par tâtonnement sur la galène, un point de contact favorable à la détection. Une bobine de fil électrique émaillé, un condensateur, une antenne, complétaient la panoplie, avec des variantes plus axées, pour moi, sur l’empirisme que sur le savoir.
Marseille Réaltor était le seul émetteur audible à cette époque, dans la région. J’étais un fan, souvent déçu de ne rien entendre, mais l’espoir m’animait.
Tous les empiriques en sont là, l’espoir supplait le savoir.
Pour simplifier, il était possible avec un casque et un petit cristal de galène, de capter toutes ces onndes qui tournicotaient autour de nous. Pour des raisons de couches d’air fluctuantes, la nuit favorisait la réception.
Un jour, j’appris par un de mes condisciples, qu’une vieille dame venant de perdre son mari, vendait des affaires devenues inutiles dont un Poste à galène. J’avalais ma salive et je me précipitais à l’adresse toute proche de la Place aux Herbes. Une charmante grand-mère, un peu surprise de voir ce gamin en acheteur, me mena près de sa table de salle à manger où elle avait disposé les objets à vendre.
Mon sang ne fit qu’un tour en apercevant une énorme self bobinée et un casque d’écoute. Le modeste prix m’incita à saisir un coffret en bois verni,séduisant et fermant à clé, dans lequel des compas en cuivre et acier poli m’invitaient à les admirer. Et puis, trois cahiers d’écolier attirèrent ma curiosité. Ils étaient remplis de poèmes, d’une écriture régulière, dans une mise en page très soignée. Je n’avais pas, à cet âge. des dispositions particulières pour la poésie. Alors je ne sais ce qui me poussa à acheter ces trois cahiers. Une prémonition de l’avenir ? J’avais compris confusément que c’était l’âme du vieux monsieur, une passion d’une vie que j’emportais avec moi, pour la sauver.
Je n’avais que quelques francs en pièces de monnaie pour acquérir mes trésors. Mes seuls revenus venaient des rares cadeaux de Noël, où d’anniversaires.
Je lui demandais timidement si elle acceptait de me faire crédit pour le reliqua dû. Je me présentais….le nom était très connu de tous les vieux Uzètiens. Elle accepta, à mon grand soulagement.
Regagnant mes pénates. les yeux dans le rêve, j’osais demander un prêt de quelques centimes pour acquitter ma dette. Le fait surprit par sa rareté, mais la cause était bonne.
Le poste objet de mes désirs, magnifié par mon imagination, se révéla inutile en persistant dans son mutisme, seuls les écouteurs étaient un plus par leur fabrication soignée, et leur sensibilité. Cependant je n’abandonnais pas, et à la fin de l’été, j’avais construit un poste ondes courtes. Les voix étrangères du monde entier se bousculaient la nuit, dans un capharnaüm déconcertant. Mais le seul fait d’entendre ces voix venues des profondeurs de la nuit, me suffisait en me faisant prendre conscience que les ondes radioélectriques, ces mystérieuses ondes, étaient partout, comme un filet, autour de nous. Entendre Radio Brazzaville et la mention d’un général De Gaulle, mème un court instant, m’enthousiasmais hors du contexte politique. Pour moi, c’était l’exploit sur le plan technique uniquement.
Le coffret de compas me servit à tirer des cercles sur la planète. Après plus de 70 ans, des déménagements nombreux, des deuils, il est revenu près de moi.
Les objets peuvent-ils nous aimer ?
Je lui dois d’avoir conservé un petit mot glissé, à cette époque, sous son capitonnage de moire bleue : 1850 Vetraz. date et lieu de naissance de mon grand-père savoyard, mort en 1915. Une volonté précoce d’en savoir plus un jour et de ne pas oublier,sans aucun doute.
Ce petit mot, je l’ai redécouvert toujours dissimulé, en retrouvant mes compas dans les années 80 .Ce fut le déclic pour entreprendre des recherches généalogiques passionnantes. Un nom entre deux dates ne représente rien, par rapport à ce qu’il nous ouvre sur la vie des époques. Les testaments dictés à l’approche de la mort. Le don particulier d’une petite vigne à un aîné, pour le chagrin qu’il aura de sa disparition,les inventaires des pauvres biens d’une mère pour ne pas léser ses enfants, les contrats de mariages de ces jeunes couples, au tout début de leurs amours, sont des instants d’histoire, des photos écrites.
Et puis cette longue lignée des femmes, de ces donneuses de vie, transmise jusqu’à moi par des prénoms.
Je garde un regret très vif de ne plus avoir retrouvé ces trois cahiers de poémes. Ils n’avaient aucune valeur, exceptée celle que ce vieux Monsieur accordait à ce monde sensible, et celle éphémère, de mon ressenti d’adolescent.
Ce n’est qu’un peu plus tard que je fus séduit et m’essayais aux rimes. Ces cahiers rejoignirent les étoiles des mots perdus, des rimes envolées, et j’aime l’idée qu’ils retrouvérent ce vieux poète disparu.
Ainsi ces achats concrétisèrent ma vie, curieusement.
Ma vie professionnelle consacrée à la radiotechnique, ma vie familliale consacrée par la connaissance des miens, ma vie spirituelle par la lecture, l’écriture, la poésie. Quelle fut la part de l’inconscient, du destin, du chemin tracé ? Nous étions en guerre, la tragédie déferlait sur le monde, nous n’avions rien, c’était une richesse de pouvoir trouver en nous-mème un avenir, un espoir. Nos vies sont elles tracées dès notre naissance. En avons- nous conscience ?

Poste à galène

One Comment

  1. Répondre
    Vassillia 23 août 2017

    C’est très émue que j’entre dans votre mémoire . Comme à pas feutrés tant elle me paraît être une caverne inviolée ; celle d’un petit garçon qui avait peu mais à qui la curiosité intellectuelle faisait un monde .
    J’imagine le poste à galène et le garçonnet que vous fûtes , l’oreille tendue sur ces ondes venues de loin et accouchant de voix et de sons laissant deviner leur voyage et l’immensité du monde .
    J’imagine l’intrépidité du même enfant courant chez une grand-mère sacrifiant ses trésors .
    Et … oh comme je devine la malice du destin traçant , pour vous , un chemin prémonitoire par ses cahiers de poèmes , témoins du sensible d’un anonyme .
    Comme j’aime lorsque votre âme se penche sur son histoire et que vous nous en faîtes l’humble aumône avec cette écriture qui me touche tellement par sa profondeur et son authenticité .
    Je vous aime Henri et je vous embrasse .

    Virginie

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