Carla

Carla
Vers la fin des années 40, je voyageais de nuit par les réseaux du Chemin de Fer. Rejoindre une école de l’Armée de l’Air, partir ou revenir de permission ne se faisait que la nuit. Les trains rapides circulaient sur les grandes lignes, mais la France était accessible en majorité par de petites lignes, desservies par des express et des omnibus dits tortillards. Ils s’arrêtaient à la moindre gare, quelques minutes,le temps neccessire et bref à l’entretien d’une respiration régionale, dans le transit de colis et de bicyclettes, engins indispensables.
Ces lignes assuraient les transversalles Ouest/est permettant aux petites villes et villages de vivre et d’entretenir des liens de proximité nécessaires.
Une nuit, perdu dans le centre de la France, venant je ne sais plus d’où, et rentrant à Nîmes- Courbesac, je vis arriver dans mon wagon vide, un contrôleur SNCF, tenant par la main une petite fille de trois/quatre ans. Le contrôleur avec sa grosse sacoches cuir en bandouillère, la petite agrippée à une mallette minuscule de poupée.
Nous nous saluâmes, et il m’expliqua qu’il avait reçu cette enfant d’un confrère, avec mission de la confier à un autre chef de train qui la remettrait à ses parents, en gare de Longwy. Elle voyageait ainsi depuis le Portugal.
Il déploya une couverture tirée d’un sac à dos, et improvisa un petit lit pour y coucher sa protégée. Elle s’endormit tout de suite.
Après quelques échanges, il me demanda de la surveiller et s’absenta pour remplir ses obligations. Il éteignit la lunière, et ferma la porte du compartiment éclairé par le couloir. .
Les balancements du wagon, l’éclat rapide des lumiéres surgissantes en flachs le long des voies, le tactac régulier des joints des rails, me plongèrent dans cette sorte de torpeur, de veille, le moment où le corps s’abandonne, mais où l’esprit pense encore. La chute de la minuscule valise au passage d’un aiguillage, me tira de l’engourdissement.
Je la ramassais en tâtonnant et, curieux, l’ouvris pour y découvrir une simple pomme. Sa rondeur expliquait la légère boursoufflure du couvercle.
Je n’avais pas l’âge, ni la maturité pour me représenter dans toute son ampleur, la signification de cette découverte.
Je ne pouvais imaginer l’angoisse d’une grand-mère glissant cette offrande dans un jouet. Je n’étais que spectateur d’une histoire, d’une péripétie dans ma vie déjà fort occupée.
Le Cheminot revint à l’approche d’une gare de changements importants des directions. Nous descendîmes vers le Buffet, havre de tous les voyageurs nocturnes, avec les salles d’attente de Iere et de 2eme classe. L’attente n’était pas la mème et selon la richesse, plus confortable.
Je portais la valise, lui portait comme un trésor la fillette encore somnolente. Elle avait autour de son cou un morceau de carton, retenu par une ficelle  » Carla….gare Longwy  » écrit en caractères maladroits, à l’encre noire.
Le temps à effacé son nom de ma mémoire, mais n’a point effacé ce petit visage chiffonné, aux yeux noirs étonnés, qui dans les profondeurs de la nuit, regardait avec gravité ce monde inconnu, sans se plaindre.
Elle but sagement son chocolat au lait, encouragée par les rudiments de portugais que cet homme, plein de sollicitude, connaissait. Il appela la jeune femme qui servait les très rares clients, lui chuchotât je ne sais quoi. Elle sourit, prit doucement la main de la voyageuse et l’entraina au fond de la salle, en la rassurant tout bas.
Il m’avait confié qu’ils étaient plusieurs à aider ces familles. Les temps ėtaient durs, et ils arrivaient de toutes parts ces étrangers, appelés à notre aide, tous….
portugais,espagnols,polonais,italiens,arabes….une Tour de Babel moderne de travailleurs résignés.
Des ouvriers de la première heure, venus tenter une autre vie de misère, perdus dans une géographie inconnue, et un difficile parcours dans un réseau complexe.
Il avait un fils engagé dans les parachutistes à Pau, et une fille de 16 ans qui voulait devenir infirmiére. Moi je suivais une formation de mécanicien radio, j’avais une petite-nièce comme elle, et je désignais du menton la petite tête brune qui dodelinait de fatigue.
Quand le successeur de ce bon Samaritain arriva, averti par cette chaîne de solidarité occulte, ils échangèrent quelques consignes rapides, dans un tutoiement fraternel.
L’enfant s’était rendormie sur la table
Je les quittais pour poursuivre mes rêves nocturnes, j’avais tout le restant de la nuit, l’aube pointait déjà son nez, blanchissant les heures.
Le dernier maillon, tenant dans ses bras une petite vie emmitouflée dans la couverture, s’éloignait sur le quai d’une gare anonyme, dans un éclairage blafard, sa lourde sacoche de cuir en bandouillère, un sac à dos et une petite valise contenant un trésor de tendresse, une pomme. La locomotive soufflait lentement sa vapeur en chuintant, il monta dans le dernier wagon.
L’heure des souvenirs a fait resurgir en moi cette dernière image, pastellisée par le temps. Et voila que mon esprit imagine la misère de ces êtres venus travailler à nos côtés, dans nos mines, nos aciéries,la reconstrustions d’une France détruite, des acteurs de ces trente glorieuses, partagent nos peines, apprenant à devenir Français. Mon esprit imagine les angoisses d’une mère confiant sa petite fille à des inconnus, pour qu’elle retrouve son nouveau foyer, à l’avenir incertain.
Et puis la joie dans les larmes de soulagement, de voir apparaître sa Carla, tenant la main d’un homme à la lourde sacoche de cuir, au bout d’un quai ensoleillé par le bonheur et la joie, et son viatique serré contre son coeur.
Certes d’autres enfants voyagèrent sous la responsabilité de ce personnel de la SNCF, une entreprise humaine, au service des autres. Certains se souviennent encore de ce saut dans l’inconnu, de cette école où il fallut apprendre le français, avant d’aider les parents esseulés, cette école qui leur ouvrait les chemins de la vie..
La vieillesse à ceci de bon, au milieux des misères quotidiennes liées à l’âge, c’est de nous faire voir la face cachée, à sentir les êtres et les évènements différemment, dans leur globalité, à comprendre un peu mieux ce monde qui nous échappe un peu plus tous les jours. Et puis ce temps qui passe, en nous laissant ce raccourci saisissant de ces vies rencontrées, croisées et oubliées. Un livre dont les dernières pages sont manquantes.

One Comment

  1. Répondre
    Vassillia 17 août 2017

    Mon cher Henri

    C’est , pour moi et pour d’autres j’en suis sûre , un bonheur de vous lire et de ressentir l’émotion à fleur de peau contenue dans ce souvenir . Je vous embrasse

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *