L’ étameur

L’étameur

Dans les années de mes 6/7 ans, nous avions des couverts en étain et en fer étamé. Je me souviens des cuillères à soupe en étain, un peu lourdes, et surtout déformables. Par jeu, elles pouvaient devenir des truelles ou des louches, à condition de ne pas nous faire voir en les tordant, mon frère et moi, tout en mangeant notre soupe de pain dans du lait. Les fourchettes étamées s’usaient en bouts, et périodiquement, il fallait les recharger en étain… les rétamer.
A cette époque, les tablettes de chocolat étaient emballées dans du papier d’étain. L’aluminium viendra plus tard. Ces feuilles, soigneusement récupérées, formaient des boules compactes auxquelles chaque tablette ajoutait ses strates.
Une fois par an, un rémouleur passait dans la ville, proposant ses services pour affûter couteaux, haches, voire outils de jardinage ou simplement les scies à bois. Il adjoignait à ses talents celui de réparateur de porcelaine, de parapluies ( et oui ) et de rétameur. Un homme orchestre, apprécié de tous.
Nous faisions appel volontiers à ses services, et les boules du papier chocolat servaient, en partie, pour rétamer nos couverts et la bassine à confitures en cuivre, de ma grand- mère.
Il s’installait dans notre cour, à l’abri du vent, et du soleil, pour faire fondre de l’étain dans une casserole en fer. Un petit poêle à bois suffisait pour entretenir la fusion. Nos boules disparaissaient lentement, happées par cette mer aux reflets argentés. J’étais captivé par cette transmutation qui s’opérait, depuis le passage purificateur à l’esprit de sel, aux vapeurs âcres et suffocantes de chlore, jusqu’au bain final dans cette régénérescence miroitante.
Nos couverts garderaient, le temps de quelques vaisselles, cet éclat de vif argent. Une impression de richesse, vite estompée.
Cet artisan profitait de notre accueil pour installer sa roue, sorte de carriole fourre-tout hétéroclite, et l’affûtage m’ouvrait un monde d’étincelles et de crissements, dans un pédalement régulier et grinçant. Les ciseaux de ma mère retrouvaient le fil, et la vieille scie son avoyage perdu.
Le voisinage venait avec ses trésors éclopés, pour essayer de les prolonger. Tout devait durer des années, voire une vie !
Ces temps sont révolus, avec ces métiers de pauvres hères qui arpentaient nos villes, nos campagnes, pour quelques pièces en bronze et petits sous percés. Leurs cris pour annoncer une arrivée attendue, résonnent toujours en moi. Quoique gamin, je n’ai pas oublié  » lei broussos « , ces petits fromages allongés, au lait caillé de brebis, soigneusement rangés sur des joncs dans le panier de la marchande, et que ma mère me tartinait pour mon quatre heure,avec parfois un peu de sucre ou de sel. Pour moi, le délice venait avec le marchant de beignets  » chichi fraîchi » soupoudrés de sucre glace.
Et encore ce  » pèau de lèvre, pèau di lapin  » vendues pour une malheureuse pièce à un viel homme, qui les accrochait à son vélo hors d’âge. Nous conservions ces peaux de lapins à la cave, bourrées de papier, en attendant de les vendre. Car ma grand- mère avait recours à son élevage pour améliorer les menus de fêtes. Quant au dépouillement du civet, j’ai appris ce rituel très tôt, il fallait vivre, sans gaspillage, et sans émotions culinaires.
Dans quelques années, la guerre arrivera avec son cortège de privations et de deuils, nous serons prêts, comme les scouts,pour un ascétisme souvent difficile
Il m’arrive de songer parfois à cette époque, et comme le poète :
Je me souviens des jours anciens
Et je pleure.»

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One Comment

  1. Répondre
    vassillia Chagourine 8 mars 2016

    Je lis vos souvenirs avec une émotion non feinte . Vous ressucitez , pour nous , des métiers révolus , des personnages atypiques et attachants , une époque pas si lointaine où la vie , quoique âpre , était heureuse .
    Trés beau texte , nostalgique mais de belle facture et d’âme .

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