Ma Contoise

On appelait cette dame une comtoise, elle venait du Haut Jura, son âme d’acier abritée dans une grande caisse de sapin vernie. Ses chiffres romains ajoutaient pour moi au mystère de cette mécanique. Mes années d’enfance furent bercées par son tic-tac de métronome, apaisant, faisant avancer le temps dans un balancement méthodique et berceur. Tous les dimanches et les jeudis, juché sur une chaise, je remontais avec précaution les poids faisant battre le cœur de cette vieille dame. Une pièce de deux sous percée servait d’arrêtoir à la fine corde.
Elle était une compagnie le soir, dans le silence de la cuisine. Je faisait mes devoirs où lisais des aventures rocambolesques, pendant que ma tante tricotait où cousait sous la vieille suspension à gaz un peu chuintante . Il m’arrivait d’être fasciné par le disque solaire de son brillant balancier, au milieu duquel un petit cheval blanc prenait vie, dans un galop lent et rythmé. Un faible déclic annonçait la sonnerie de l’heure fatidique où je devais aller me coucher. J’abandonnais ma lecture à regret, prenais la lampe Pigeon garantie inexplosible, allumais sa mèche à l’aide d’une de ces allumettes soufrées et suffocantes, et montais dans ma chambre, entouré de mes peurs enfantines qui donnaient vie à toutes les ombres. La fée électrique viendrait plus tard pour chasser les démons, et je me coulais dans mon lit, sous les couvertures, comme dans une coquille protectrice. L’hiver, la toile rude des draps était glaciale, mais j’étais ce trappeur téméraire, qui se battait contre les indiens de Fenimore Cooper.
Depuis, une autre comtoise a sonné les heures tristes, les heures gaies de notre quotidien, dans l’impassibilité de son tic tac. Aujourd’hui, le temps qui me reste ne me permet plus d’entendre cet esprit qu’elle égrène, modeste et fidèle. Elle bat ma vie si discrètement, si discrètement comme ma vie qui bat, et s’enfonce dans la nuit.
Sa sonnerie s’est tue, pour ne plus souligner ces heures insaisissables qui s’enfuient dans le temps, perdues dans le silence.
Et me reviennent en mémoire ces récitations d’enfance de Louis Mercier, apprises laborieusement, mais inoubliables.
Ou comme le pouls d’une artère
Ou le battement d’un cœur lourd
Elle fait son bruit solitaire
Toujours toujours toujours toujours.

Mars 2015.

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One Comment

  1. Répondre
    Vassillia Chagurin 15 mars 2015

    Bonsoir et quelle émotion à l’évocation de cette belle dame dont le coeur cognant la poitrine d’un rythme gendarme, balisait votre enfance d’une sécurité toute puérile . Il faut être un gosse pour trouver rassurant ce tic tac , martèlement du pas du temps qui file mais grâce à vous , je l’entends et elle apaise aussi un peu mes peurs . Dans vos confidences se devine la fierté du petit garçon qui les jeudi et dimanche , remontait les poids et devenait ainsi un éphémère maître du temps , se subodorent vos premiers émois d’aventuriers le nez dans vos livres ,prés d’une tante taiseuse et aux yeux usés par l’ouvrage et la lumière chiche . J’accueille toujours vos souvenirs avec tendresse ….les draps froids et l’obscurité épaisse ….
    Suivez le tic tac de cette honorable dame , accrochez vous y pour vous rappeler les heures bénies d’antan, ce miel inestimable que sont nos beaux souvenirs .
    Un texte trés personnel et qui m’émeut d’autant plus .
    Je vous embrasse Henri

    Vassilia

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