Abricots

image Les Abricots
Jusqu’à mes 12 ans, j’ai habité Istres, en bordure de ce délicieux étang de Berre. Un petit village que la vieille Base Aérienne faisait vivre aux vrombissements des avions en toile et aux hélices en bois. Périodiquement nous entendions parler des records prestigieux d’altitude, de vitesse, de distance. Les aviatrices militaient pour le droit des femmes à voter, et accomplissaient des exploits avant de se tuer, comme la belle Hélène Boucher, à bord d’un racer de course au nom prédestiné : Rafale.
Honneur à ces femmes et à ces hommes qui portèrent nos trois couleurs dans tous les cieux du monde. Nos héros volaient plus vite, plus haut, plus loin et leurs avions avaient des constructeurs prestigieux …Potez, Bernard, Bréguet, et des noms évocateurs… l’Oiseau Blanc, le Point d’Interrogation, l’Oiseau Tango, l’Oiseau Canari…
Le groupe scolaire était tout simplement appelé l’Ecole du Bout d’Istres par esprit de simplification, et surtout parce qu’il était véritablement au bout du village, adossé aux arènes et au toril, la tradition de courir à perdre haleine avec une bête de 800 kilos de rancune sur ses talons, perdurait.
La mixité par contre n’était pas dans les mœurs et l’école partagée, à gauche les garçons, à droite les filles. N’y voyez aucune malignité.
Les Maîtres et Maîtresse amenaient avec compétence cette population hétéroclite jusqu’au certificat d’étude. Ce diplôme modeste était le Graal pour beaucoup d’entre nous. Il consacrait la fin des études et l’entrée dans le monde des adultes. Sous forme d’apprentissage.
Je dis  » hétéroclite  » car cette terre d’accueil, rive de la Mare Nostrum voyait des Italiens, Espagnols, Africains, Arabes, et autres, venir apprendre à nos côtés, et je n’ai aucun souvenir d’un ostracisme à leurs égards. Une année, un petit italien avec lequel je partageais un banc, m’apprit des rudiments de sa langue qui, dans le fond chantait comme la mienne. » Il gatto miacola vernerdi  » étranges replis de la mémoire qui me font souvenir de ma première leçon 80 ans après. Ces gosses étaient méritants et leurs parents ne pouvaient pas les aider dans l’acquisition vitale du français. Certains avaient fuit un régime politique de dictature
J’étais un bon élève avec l’aide de ma famille, et tous les mois, d’après le résultat des compositions, nous changions de place, suivant notre classement. Un rite. Les premiers caracolaient et il m’arrivait d’être tête de gondole et de recevoir une vignette de Tableau d’Honneur rutilante des ors de la victoire, les derniers se retrouvaient dans le calme du fond de la classe, un peu moins exposés aux interrogations intempestives sur les conjugaisons, que nous devions apprendre  » par cœur  » curieuse expression, ou les tables de multiplication ânonnées en cadence, avec air et paroles. Cent lignes par punition,pour les distraits, à recopier des phrases lapidaires où les temps présents et passés, aidaient nos cerveaux rebelles à se développer rapidement, pour le futur.
Le mois de juin arrivait avec ses premières chaleurs et ses torpeurs estivales, à tel point que nous ne rentrions plus en classe l’après-midi, vers le début de juillet.
Les grandes vacances commençaient le 14 juillet et se terminaient au 1er Octobre.
Que faire dans cette canicule ? Une étrange coutume se mettait en place, une sorte de monnaie parallèle…le noyau d’abricot.
Il permettait des opérations banquières d’achats/ventes/locations et préfigurait notre vie future avec ses riches et ses pauvres. Heureux ceux dont les mères confituraient ou les nababs possesseurs d’un abricotier, l’arbre aux écus ! Les autres dont j’était, devaient gagner cette manne aux jeux de billes ou d’osselets, bref se décarcasser…la vie quoi !
Le corps enseignant s’installait à l’ombre du préau et coinçait la bulle en papotant. Nous faisions pareil, prés de l’unique robinet d’eau tiède. Pour ma part, je louais des revues et lisais avec délice ces bandes dessinées relatant les aventure d’Un Mandrak, ce prince des magiciens. J’essayais aussi de gagner quelques noyaux pour continuer, car l’offre des illustrés fleurissait. Les malins sous-louaient leurs Mickey sous les regards courroucés des propriétaires frustrés. D’autres mangeaient leur fond si l’amende n’était pas amère car cela pouvait arriver. Les minutieux flegmatiques transformaient leurs biens en sifflets. Il suffisait d’user les deux faces du noyau en les frottant sur le ciment, de percer un petit trou sur chacun des côtés, de vider patiemment l’amende avec un clou, et de souffler. Un travail de Bénédictin, pour un résultat aléatoire. Les nantis trimbalaient un sac en toile rebondi et pouvaient acheter, pour quelques centimes, la sensation de richesse. Des loteries organisées séduisaient les parieurs avec pour lots des…noyaux !
Et les grandes vacances nous apportaient une autre sensation…la liberté.
Nous allions chercher la fraîcheur sous l’ombre des pins de l’Etang de Berre. Il était unique par ses eaux plus chaudes et salées que Fos sur mer, cette plage aux frontières de le Camargue.
On y trouvait, dans le crin crin monotone de ces imprévoyantes cigales, des moules, des hippocampes, des crabes et ces petits poissons vifs comme la poudre , des gobies.
Une pêche tout à fait particulière, un jeu à qui serait le plue rapide. Une moule entr’ouverte tenue entre pouce et index, et l’affamé arrivait en frétillant et tentait d’arracher un petit morceau de l’appât. En refermant rapidement le piège, ce champion des démarrages foudroyants se retrouvait coincé par les ouïes. Oh ! pas de quoi nourrir mon chat, que j’amusais avec un hanneton attaché par un fil à la patte. Il volait obstinément en décrivant des cercles, sous un œil attentif et doré.
Sur le chemin du retour, je ramassais des feuilles de mûrier, cet arbre témoin de l’épopée soyeuse de la Provence. J’avais un élevage de ces vers sympathiques et dodus qui rampaient dans un grand carton en dévorant, à longueur de journée, des feuilles de mûrier, exclusivement. Puis l’envie de s’encoconner prenait à ces tisserands de s’établir entre des rameaux, dans un hamac de soie élaboré avec adresses. Fascinant pour un gamin qui n’attendait plus qu’une autre merveille, voir sortir de ces cocons jaunes un papillon lourdaud,malhabile,avec une seule idée en tête… se reproduire en semant ses petites graines de vie. Un curieux processus.
J’ajoute à la liste des réjouissances estivales, le cahier sacro- saint des devoirs de vacances. Tous les matins, des questions saugrenues titillaient méninges et encre violette. Une heure de gâchée alors que tout était encore en projet, sur les plaisirs escomptés de ces journées radieuses de liberté. Mais n’est ce pas le schémas de notre vie d’adulte ?

One Comment

  1. Répondre
    Vassillia Chagurin 19 juillet 2014

    Quels beaux souvenirs que ceux dont vous nous narrez les méandres toujours lumineux ! Un temps de simplicité et d’émerveillement , de soucis à la hauteur de votre taille et de rêves sans demi-mesure . Les réminiscences d’une époque qui semble avoir disparue ou la fraternité se vivait à l’école et n’avait point besoin de loi , d’une instruction rude mais qui faisait de tous des hommes capables de lire et d’écrire sans choir d’un certificat d’études qui avait un sens et qui était la récompense d’un labeur dont nul ne songeait à se plaindre , de jeux de billes , de noyaux et de troc , d’estives et d’ou une nostalgie sucrée point . A la lecture de ces lignes , je me suis trouvée un moment sous un préau à louer à des camarades purement féminines , des revues qui permettent de supporter les caniculaires après midis de juillet août , payant mon sésame au rêve en lentilles et noyaux . Un pèlerinage dans l’enfance, salvateur pour supporter un quotidien ingrat . Merci !

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