Relève

Relève

Nous étions en mars 1918, cela fait 5 jours que le régiment tenait en première ligne sans être relevé à cause des bombardements ininterrompus, et des coups de mains incessants dans les rares accalmies. Les tranchées bouleversées, en ruines totales n’offraient plus que des trous d’obus souvent à moitié pleins d’eau, et très sommairement aménagés en abris éphémères et illusoires. Les pertes étaient très lourdes et des fantômes d’hommes fébriles ou abattus n’attendaient plus, dans leur désespoir, que la nuit pour accueillir une relève qui les délivrerait, un temps, de cet enfer. Le régiment avait perdu un tiers de son effectif.
Enfin, vers les minuit, l’ordre couru de se rassembler pour regagner les cantonnements précaires et ce qui restait des compagnies quitta ce secteur, au fur et a mesure que d’autres hommes prenaient leurs places dans les jurons maugrées à voix basse, et dans les inévitables chutes dans l’obscurité.
Regroupé tant bien que mal, le 3 ème bataillon prit la route du village détruit qui les avait accueillis quelques jours avant, et censé leur apporter un réconfort et un repos provisoire.
Quelques kilomètres, dans l’empressement de quitter ces lieux, en soutenant les derniers éclopés qui pouvaient encore se trainer et les pans en ruine de ce qui avait été un village plein de vie, apparurent, silhouettes lugubres se découpant dans les lueurs lointaines des explosions du bombardement ininterrompu, que les allemands déversaient sur nos lignes.
Vers les deux heures , une pluies fine les enveloppa d’un linceul de brume froide. Les abris offerts dans les ruines du village étaient rares et les escouades se disperssairent pour chercher un sommeil oublieux, sous de misérables bâches déchirées, sur une paille souillée et humide, sous un pan de toiture préservée.
A 4 heures un coureur exténué réveilla le commandant du bataillons pour lui remettre un pli du colonel commandant le régiment.
Devant l’attaque générale déclenchée par l’ennemi, le bataillon devait immédiatement remonter en ligne pour occuper les deuxièmes lignes de défense, à l’Est de la corne du bois. Le bombardement avait cessé, cela confirmait les mesures prises. L’infanterie allemande attaquait.
Le commandant envoya le clairon sonner le rassemblement et convoqua tous ses officiers et sous-officiers pour prendre ses ordres.
Les ruines s’animèrent d’imprécations, de jurons, et le commandant compris la difficulté de remettre en route ces hommes harassés. Depuis 4 ans il menait avec eux des luttes insensées, des marches épuisantes, il connaissait la poignée d’anciens et leur courage, les ouvriers de la première heure comme il aimait les appeler, réchappés par miracle aux hécatombes. De la mer du Nord aux Vosges, ils avaient défendu des parcelles de France sans faiblir. Cette nuit, il lui fallait couper court à toutes tentatives de découragement et exécuter les ordres reçus.
Il demanda au porte-drapeau de le rejoindre et lui expliqua dans le détail ce qu’il attendait de lui. Ce capitaine pâle et défait lui confia qu’il venait d’apprendre la mort de son plus jeune frère, tué en Salonique par un obus Bulgare, le plus âgé de la fratrie ayant disparu en Lorraine aux premiers jours de la guerre.
Tandis que le bataillon essayait de se regrouper et percevait les munitions, une rumeur se répandit…le drapeau… le drapeau… et au bout de l’unique rue, dans ce jour blafard, dans ce crachin qui donnait aux choses et aux étres un aspect surnaturel, le drapeau et sa garde de deux caporaux baïonnette au canon apparut.
Pendant quelques instants on n’entendit plus que le pas cadencé de ces trois soldats soudés l’un à l’autre pour ne pas chuter sur cette terre martyrisée, arborant tous les trois sur leurs capotes souillées de boue, leurs décorations de Croix et de Médailles. Ils s’immobilisèrent sur le bas côté, contre un pan de mur noirci. Dans un silence respectueux et étonné, tous s’étaient levés et s’alignaient sans un murmure, en se rééquipant, les visages durcis.
Le commandant s’étant porté à six pas, salua longuement dans un garde-à-vous rigide et remarqua, le cœur serré, que les larmes de son porte-drapeau se mêlaient à la pluie fine. Et il pensa à son fils, ce gamin de 20 ans, cette Marie-Louise qui se battait lui aussi il ne savait pas où.
Il ferma les yeux de lassitude.
L’étamine du drapeau était déchirée, une frange décousue pendait, ses ors ternis, et si les heures de gloire des batailles passées restaient dissimulées dans ses plis, le rouge de sa cravate de la Légion d’Honneur en haut de sa hampe, redonnait vie à ces milliers de morts
Pour quatre coins de terre
Couchés dessus le sol
A la face de Dieu.
et à l’héroïsme, depuis quatre longues années, qu’il avait fallu à ces hommes ordinaires pour se transcender et mériter cet honneur.
En passant devant cette garde figée, immobile, et son emblème, chacun de ces hommes, harassé, dur à la peine, se redressa, la tête haute et la rage au cœur, pour reprendre le chemin d’un sacrifice annoncé.
Quand ils arrivèrent à la lisière sud de ce qui avait été le Bois des Corbeaux, une mitrailleuse française, dans un lointain se faisant proche, ouvrit un feu têtu et rageur suivi par les explosions et les tirs des armes individuelles. Par sections, ils se glissèrent vers des postes de résistance, et assurèrent le contact avec le reste des compagnies du régiment.
Les brancardiers ramenaient encore et encore les civières des morts et des blessés recueillis, près d’un poste de premiers secours installé à la hâte. Un capitaine médecin titubant de fatigue s’efforçait de juger dans l’urgence la gravité des blessures des vivants mélangés, dans une dernière fraternité de misère, aux moribons. Un infirmier le suivait un falot à la main et accrochait des fiches d’évacuation aux uniformes.
Sur un brancard, un adjudant de 24 ans gisait le haut de la cuisse traversé par une balle. C’était sa troisième blessure. Sur les manches de sa vareuse, 4 chevrons à gauche et 2 à droite attestaient, pour les initiés, des mois passés aux combats et du sang versé. Il s’appelait François.
Dans quelques années, je l’appellerai Papa,
Sans rien savoir de ces années de deuils, de larmes et de désespoir.
Sans rien savoir des angoisses d’une jeune mère attendant tous les jours, avec son petit garçon, un facteur désiré et redouté à la fois.
Sans rien savoir de la disparition dramatique de ses amis ou de sa parenté avec des garçons de son âge.
Sans rien savoir du déchirement des retours au front, des derniers instants, des derniers regards sur un quai de gare bruyant. Des larmes d’une angoisse quotidienne.
Sans rien savoir de mon grand-père et de ma grand-mère et de leur désespoir en voyant partir leurs cinq fils. Lui avait fait la guerre de 1870 dans l’artillerie de campagne, et connaissait les dangers et les horreurs.
Sans rien savoir des deux sœurs pleurant un petit frère aimé,reposant en terre étrangère, et de leur aîné aux pieds gelés porteurs d’un tétanos impitoyable, dans une nécropole de Verdun, et dont je reprendrai leurs deux prénoms par fidélité. Elles seront mes tantes sans jamais faire allusion, elles non plus, à cette période, une occultation pour ne pas réveiller les douleurs enfouies au fond du cœur. Un mutisme volontaire pour ne pas évoquer les fantômes, rouvrir des plaies.
J’ai, par chance, retrouvé une poignée de photographies, jalons de quelques permissions ou convalescences. En ces quelques années les visages ont perdu leur jeunesse, les traits creusés, fatigués, en témoignent,les sourires sont tristes. Et je scrute le moindre détail, cherche à faire parler ces instants éphémères, prisonniers des clichés, pour qu’ils me racontent les voix qui se sont tues. Seul le silence répond et me laisse imaginer ce qui fut il y a cent ans et va s’éteindre avec ma dernière veilleuse.
J’ai, par chance, retrouvé cinq ou six lettres, écrites au crayon sur des papiers de fortune aux plis fragilisés par les années, et des relectures fréquentes. Les dernières reçues avant une
disparition redoutée, et conservées pieusement. Les textes s’effacent inéluctablement comme nos souvenirs, mais une chose reste présente, la tendresse et l’amour, j’en suis sûr maintenant, qui leur a permis de tenir dans l’épreuve, et s’exhalent en parfums du passé sur des mots qui disparaissent comme écrits sur le sable du temps.

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One Comment

  1. Répondre
    vassillia chagourine 24 décembre 2013

    Mon cher Henri

    Je suis trés émue en découvrant votre histoire . Il est toujours indécent de se frayer un chemin derrière la pudeur d’un écrivain d’abord homme et homme de sentiment surtout .
    Ainsi vos racines puisent leur histoire dans la boue et le sang de cette guerre qui laissa des traumatismes indélébiles dans l’histoire familiale de tous jusqu’à aujourd’hui via des photographies dont nous tentons de ressuciter les visages et les légendes personnelles . Vous possédez ce privilège inestimable de connaître cette tranche de vie paternelle et de pouvoir encore la transmettre par votre plume inimitable à votre postérité et descendance . Peu peuvent le faire puisque la mémoire s’est dissolvée avec la transmission orale et la disparition de la valeur famille . Je vous envie Henri de savoir d’ou vous venez

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